Québec — Avec l’explosion du prix de l’essence, tous les partis à Québec se creusent la tête pour offrir rapidement une vision d’avenir d’une auto électrique québécoise, a appris hier Le Devoir.

D’abord, le gouvernement Charest met les bouchées doubles pour faire une annonce en début de semaine prochaine sur une série de projets-pilotes d’autos électriques attendus depuis longtemps et rendus d’autant plus attrayants au moment où le litre d’essence dépasse 1,50 $. Les véhicules à basse vitesse, comme la Zenn (Zero emission no noise), assemblée à Saint-Jérôme et dont le prix est d’environ 15 000 $, et le Nemo, petit camion assemblé à Sainte-Thérèse, seront autorisés à rouler dans certaines municipalités partenaires, dont celle de Blainville. La ministre des Transports, Julie Boulet, appliquera donc, plusieurs mois après leur adoption en décembre dernier, les nouvelles dispositions du Code de la sécurité routière contenues dans le projet de loi 42. Ces dispositions permettent à la ministre d’autoriser ces projets pour trois ans, avec une possibilité de deux autres années.

En mars, au reste, le ministre des Ressources naturelles et de la Faune, Claude Béchard (actuellement en convalescence après une opération pour une masse cancéreuse au duodénum), a «demandé à Hydro-Québec d’accélérer les travaux sur le développement du moteur électrique par l’entreprise de la filière TM4», a-t-on révélé à son cabinet. TM4 est la même filiale qui a développé le moteur-roue. C’est d’ailleurs un de ses moteurs qu’on retrouve dans la voiture hybride à prédominance électrique Cleanova II, développée par le groupe Dassault.

Insuffisant?

Pour l’opposition toutefois, le temps des prototypes de salon de l’auto est dépassé. Au sujet de l’annonce prochaine du gouvernement, le critique péquiste en matière d’environnement se veut déjà critique: «C’est joli, c’est gentil, mais il faudrait aller rapidement au-delà des projets-pilotes. On n’en est plus là. Les gens sont exaspérés. Ils voient le prix de l’essence monter à vue d’oeil et on leur répond en leur disant: “On va faire des projets-pilotes pour voir comment ça se comporte, ces autos à basse vitesse, par chez vous.”» Il croit aussi que les véhicules à basse vitesse, «ce n’est pas ça qu’il faut viser». À ses yeux, il y a moyen «d’avoir des véhicules qui répondent aux normes de vitesse exigées par le code de la route. C’est ça qu’il faut viser le plus rapidement possible».

Le député adéquiste de Prévost, Martin Camirand, a dénoncé en Chambre, le 30 mai, la «timidité» du gouvernement en ces matières. M. Camirand est un ancien conseiller municipal de la Ville de Saint-Jérôme, la mecque des véhicules électriques au Québec. C’est à Saint-Jérôme que se trouve le CEVEQ, le Centre d’expérimentation des véhicules électriques du Québec. C’est aussi là que se trouve l’entreprise qui assemble la Zenn (et en exporte aux États-Unis). Le maire de la ville, Marc Gascon, a roulé dans une Citroën AX (qui n’est plus fabriquée aujourd’hui) entièrement électrique pendant plusieurs années et sa ville a possédé une flotte de véhicules électriques. M. Camirand s’insurge contre le fait que le Québec en soit encore à l’expérimentation: «Depuis 2001-02, toutes les études ou les possibilités d’avoir des véhicules électriques sur nos routes ont déjà été établies: projet-pilote, étude, rencontre avec les gens de l’Europe, et tout ça a déjà été fait une première fois. Et on s’aperçoit qu’après ces années-là, il n’y a toujours rien.»

Rien… ou presque. À Québec, un Écolobus entièrement électrique et à basse vitesse circule dans le Vieux-Québec depuis deux semaines. Les taxis ont rechigné, mais le Réseau de transport de la capitale se réjouit du faible coût énergétique pour le faire fonctionner: 3,25 $ par jour. La police de Québec a aussi obtenu le droit cette semaine de rouler sur des véhicules électriques de type Segway.

Des plans à venir

Le Parti québécois comme l’ADQ préparent tous deux des plans de développement des véhicules électriques. Camil Bouchard planche d’ailleurs depuis quelques semaines sur une proposition de développement d’une «filière» électrique. Il la présentera dès demain, selon ce qu’on a appris. Dans un discours au début du mois, la chef péquiste Pauline Marois avait d’ailleurs lancé: «Nous avons une société d’État spécialisée en hydroélectricité. Comment se fait-il que l’on traîne les pieds au sujet de la voiture électrique?» M. Bouchard croit qu’avec un plan sérieux on pourrait réduire progressivement, mais sûrement, la dépendance du Québec au pétrole. La balance commerciale du Québec, déficitaire depuis peu en grande partie en raison de la hausse des prix du pétrole, y gagnerait aussi grandement. (C’est ce que soutient depuis longtemps Richard Bergeron, chef de Projet Montréal, qui a d’ailleurs publié récemment une lettre ouverte à Jean Charest plaidant pour une électrification des transports québécois).

À l’ADQ aussi, on est en train de définir un plan. Le critique en matière d’environnement, Simon-Pierre Diamond, estime que la population est souvent mal informée en ce qui concerne les véhicules qui existent ou ont existé. «C’est pour ça que plusieurs ont du mal à imaginer ce changement», note-t-il. Il rappelle que GM avait commercialisé un modèle d’auto électrique dans les années 90 en Californie, la EV1, dont la triste fin est racontée dans le documentaire Who Killed the Electric Car, du réalisateur Chris Paine. Cette voiture a commencé à rouler sur les routes en 1996 et a été offerte en location à long terme. Mais dès que la loi qui avait contraint GM et les autres fabricants à développer ces modèles «tout électriques» a été délégitimée par les tribunaux, en 2001, l’entreprise a tout simplement rapatrié la petite auto (non sans résistance de la part des locateurs, objet du film de Paine) et les a déchiquetées les unes après les autres (il en reste un modèle dans un musée). Les derniers modèles de EV1 avaient une autonomie de quelque 150 km. Aujourd’hui, toutefois, GM promet de commercialiser la Volt en 2010.

M. Diamond souligne que, contrairement à l’image «kart de golf» de l’auto électrique dans le grand public, certains modèles sont très performants, comme la Tesla Roadster, qui fait 0 à 60 km/h en 3,9 secondes. «Bon, elle est inabordable, mais ça prouve que ce n’est pas une utopie.» Selon une source, dans un des projets de plan de l’ADQ, on favoriserait la production à court terme, au Québec, de 10 000 véhicules électriques par an.

Vieux rêve

C’est là un vieux rêve qui fait appel à des mythes fondateurs du Québec moderne, dont celui des «producteurs d’électricité» (la Manic, la Baie-James, etc.) et des patenteux (J.-A. Bombardier, le film Congorama).

D’ailleurs, en pleine campagne électorale en août 1994, le chef libéral d’alors, Daniel Johnson, avait annoncé la création d’une «initiative pour l’auto électrique québécoise», un véhicule qui aurait pris la route en l’an 2000. Le but était de «susciter l’émergence d’un nouveau secteur industriel au Québec en tablant sur notre expertise. On aura d’ici quatre ou cinq ans un véhicule conçu et fabriqué au Québec», avait-il affirmé.